Méritocratie, mobilité sociale et mondialisation.

Il y a 10 ans, j’étais élève aux Ponts et Chaussées. Un conflit opposait la direction des études et les élèves. À cette occasion, j’avais écrit un texte qui expliquait en quoi ce conflit était une conséquence de la mondialisation. Je retombe dessus aujourd’hui alors que je mettais un peu d’ordre dans des papiers.

Je vous en livre un extrait, tel quel, sur la méritocratie et la mobilité sociale. À quelques maladresses ou répétitions près, je n’en changerais pas une ligne. C’est peut-être le signe qu’à 20 ans, j’étais déjà vieux. J’ajouterais sans doute un passage sur la haute fonction publique, nourri de mon expérience professionnelle dans les cabinets, son monopole, son manque d’innovation et la capture de son régulateur.

Ce texte date du 19 novembre 2002.

« Il faut mesurer à quel point [la réforme des enseignements alors en cours aux Ponts] remet en cause une caractéristique majeure, mais à mon sens accessoire et détestable, du système des grandes écoles françaises à laquelle certains d’entre-nous sont particulièrement attachés sans comprendre qu’un tel attachement est mortel à l’heure de la mondialisation.

C’est la défense de cette caractéristique qui fournit à mon sens, une première moitié d’explication au conflit DE-élèves de l’année dernière. Cette caractéristique, c’est celle qui veut que le concours d’entrée à l’école nous marque définitivement et indiscutablement du sceau de l’intelligence nous exonérant par la suite de tout effort : à l’école bien sûr, mais aussi pour partir à l’étranger, les universités étrangères devant reconnaître l’excellence de notre recrutement, et également sur le marché du travail où nous serions capables d’occuper n’importe quel poste puisque brillants et vifs que nous sommes, nous nous formerions sur le tas, indépendamment de nos études antérieures que nous pourrions donc mener à notre guise. Ce raisonnement est affligeant et erroné, la marque imprimée par le concours n’étant ni définitive ni indiscutable.

Affligeant parce que cela entérine le fait qu’avant 20 ans, on puisse classer les gens et déterminer quelle carrière ils méritent de faire et revient donc purement et simplement à affirmer que les classes sociales peu représentées dans nos écoles le méritent finalement bien. C’est ignorer que lorsque l’on vit des situations familialement, socialement, économiquement difficiles, la valeur peut attendre le nombre des années pour se révéler. Accepter que nos situations soient fixées, sans appel ni recours possible, par des concours aussi pertinents soient-ils à un moment donné, relève en fait d’un racisme social d’une violence inouïe qui ne laisserait aux moins privilégiés que la perspective d’une assistance bienveillante de notre part et ignore l’impact de l’expérience et de la confrontation au réel sur les capacités de chacun.

La Révolution française a aboli les privilèges de l’aristocratie d’Ancien Régime. Au sens premier du terme, privilège n’a aucune connotation péjorative, il s’agit simplement d’accorder un droit spécial, par exemple celui de ne pas travailler, à une caste chargée d’un devoir spécial, celui de faire la guerre et de mourir pour défendre la population. C’est quand la contrepartie à ce droit dérogatoire est moins justifiée, lorsque la caste en question jouit sans contrainte de son oisiveté à côté d’une classe laborieuse qui ne perçoit donc plus la justification initiale du privilège que la situation devient pré-révolutionnaire. Dans quelle mesure nos soirées où l’alcool coule à flots au frais des entreprises et du contribuable (n’est-ce pas lui qui paie les bâtiments et l’électricité ?) ne sont pas celles d’une classe décadente et versaillaise ? Je sais que la comparaison est forte mais la mécanique est exactement la même.

L’affreux libéral que je suis ? Sans doute, c’est vrai que je suis libéral mais Marx ne dit pas autre chose. Pour lui, l’État est un instrument de pouvoir de la classe privilégiée sur les classes laborieuses. Oui, me direz-vous, ouvrons plutôt nos écoles, démocratisons l’accès aux études, re-républicanisons l’enseignement primaire et secondaire. Mais redresser notre machine éducative en donnant véritablement sa chance à chacun sera insuffisant pour remettre en route l’ascenseur social si l’on bloque la société à 20 ans, c’est d’un darwinisme social inacceptable. L’Éducation Nationale n’est qu’un élément de l’ascenseur social. Pour qu’il fonctionne véritablement, il faut aussi que la société soit plus mobile, que les places à la date t soient attribuées en fonction des mérites à la date t-1 et pas en fonction de ce que l’on fait juste après le bac.

Alors à quand la Révolution, demandez-vous ? Mais, ne la voyez-vous pas déjà ? Ne l’avez-vous pas vue le 21 avril ? Oui, le 21 avril ! Il s’explique selon moi en partie par la perception qu’ont les « petits et les sans-grade » que leur horizon est de rester petits et sans-grade et, à tort ou à raison, que l’élite médiatique, culturelle, économique, syndicale ou politique s’en accommode fort bien. Je ne cherche pas par là à exonérer de leur responsabilité ceux qui ont pris un bulletin Le Pen avant de voter mais nous, qui bénéficions et avons bénéficié plus que d’autres de l’Éducation Nationale et de l’Enseignement supérieur et qui sommes parfaitement intégrés au système, nous devons êtres interpellés personnellement par cette expression anti-système.

Une autre révolution est en marche, souvent non démocratique, potentiellement dangereuse et génératrice d’inégalités mais qui met en lumière le caractère erroné du raisonnement que je dénonçais plus haut. En effet, la mondialisation néo-libérale met à mal les positions dominantes, les rentes de situation, pousse à l’efficacité et remue ceux qui ont des esquarres à force d’immobilisme. Pour nous, elle se traduira de manière très pratique de deux façons : à court terme dans nos études, et à plus long terme dans notre carrière. Écoutez ceux d’entre-nous, vos amis, qui partent à l’étranger en stage ou en troisième année. Outre le fait que, vu d’ailleurs, la différence X, Ponts, École d’Ingénieurs du Bas-Poitou septentrional est infime, nombreux sont ceux qui se retrouvent en cours avec d’autres Français issus d’une multitude d’écoles que nous aurions crû d’un niveau inférieur. Et cela se verra dans le déroulement de notre carrière. Prenons un exemple. Il y a 20 ou 30 ans, en rentrant dans le Corps des Ponts on pouvait raisonnablement nourrir l’espoir de devenir président d’une grande entreprise nationale ou au moins d’être en compétition avec ses seuls camarades d’école. Mais aujourd’hui, tout est différent : les hiérarchies issues des concours et des écoles ne sont plus respectées. Un corpsard, le jour où il passera dans le privé, sera en concurrence avec des Allemands, des Hongrois, des Singapouriens, pire, un ancien camarade sorti moins bien de l’X mais passé par le MIT ou Stanford plutôt que Champs-sur-Marne ou même un diplômé de l’ESC de la communauté de communes du plateau du Haut-Languedoc mais dont la détermination et le dynamisme auront compensé l’absence de lauriers prestigieux.

Certains lecteurs de ces lignes verront là de bonnes raisons, dans l’hypothèse où ce serait possible, de s’opposer à la mondialisation ou au moins à la mondialisation libérale. Quel manque de confiance envers le génie français ! Enfin, nos intelligences seraient à ce point particulières qu’elles ne s’exprimeraient que dans un système bloquant, bloqué ? Dire qu’il faut travailler à présent, que rien n’est acquis sous prétexte de concours réussi à la sortie de l’adolescence ne veut pas dire que nous serons moins forts. Au contraire, si nous réussissions sans forcer notre talent, l’avenir ne peut que nous sourire dès lors que nous en ferons l’effort. J’irais même plus loin, une société déverrouillée démultiplierait la créativité et laisserait s’exprimer des intelligences jusque là muselées par la sclérose collective.

Je crois profondément à l’idéal républicain, à la méritocratie. C’est grâce à cela que mes parents s’en sont sortis, sans le bac. Mon père est devenu à 35 ans directeur d’hôpital alors qu’il travaillait dans les conditions humainement très difficiles de la restauration. Ma mère est devenue à 49 ans infirmière après 4 ans de galère et de RMI. Et cet idéal républicain réclame évidemment une Éducation Nationale forte mais aussi une société débloquée, mobile, réactive. La mondialisation nous impose de la bâtir : ce n’est pas une contrainte, c’est une chance. »

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2 commentaires pour Méritocratie, mobilité sociale et mondialisation.

  1. En fait tu pourrais (presque) être à l’UNEF 🙂

  2. personne dit :

    la méritocratie n’existe pas

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