Plus d’éthique – Première partie

Depuis quelques années, j’ai baptisé théorie du rabot, la façon dont la vie démocratique progresse vers toujours davantage de rigueur et d’éthique. Nous procédons régulièrement à des rabots sur les mauvaises habitudes de certains responsables publics. Si le niveau absolu du scandale est un peu plus faible à chaque fois, il provoque un émoi constant voire croissant car le dernier scandale en date est la couche extérieure de la planche à raboter et les Français sont las de devoir sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier.

Une amie d’une cinquantaine d’années m’a raconté un jour comment le chauffeur de son grand-père ministre du Général de Gaulle venait la chercher à la sortie de l’école le vendredi soir, l’emmenait à Villacoublay, la mettait dans un avion de la République qui l’emmenait passer le week-end avec ses grands-parents dans la circonscription d’élection du grand-père.

Aucun doute que ce comportement ferait aujourd’hui immédiatement la une des journaux et entraînerait la démission du ministre en question avant l’atterrissage de l’avion.

Fausses factures dans les années 1980, emplois fictifs dans les années 1990, logement de fonction trop grand, cigares, fraude fiscale individuelle, existence d’un conflit d’intérêts dans les années 2000, le niveau objectif de malignité diminue mais les Français sont sans cesse plus exigeants et c’est absolument normal. Bientôt, on s’attaquera à l’existence dans les cabinets ministériels de conseillers « affaires réservés », parfois nommés avec ce titre au JO (O comme officiel et que vous avez le droit de lire Mesdames et Messieurs les journalistes) et dont tout le monde sait bien qu’ils sont là à des fins purement clientélistes, payés par un ministère aux frais de l’ensemble des contribuables pour faire avancer les petits problèmes individuels des électeurs du territoire d’origine du ministre.

Nous pourrons nous lamenter sur le manque de rigidité et d’éthique dans un pays à la culture catholique, où la splendeur et le décorum sont aux yeux du pouvoir des conditions nécessaires de son autorité. La République a parfaitement pris le relais de la Monarchie, avec d’autant plus de légitimité que le pouvoir trouve son origine dans le peuple plutôt que le droit divin. Conservons les excès pour peu qu’ils nous soient reconnus par le suffrage. La majesté de la Cinquième République plaçant la réalité de la direction du gouvernement dans les mains du Chef de l’État, élu qui plus est au suffrage universel direct, n’a fait qu’amplifier ce phénomène.

Bref, nous ne sommes pas en terre calviniste, la fonction symbolique du Chef de la Nation n’est pas assumée par des êtres mis à part par leurs origines ancestrales ou la vacuité de leur tâche effective, l’oligarchie méritocratique ou élective a remplacé l’aristocratie héréditaire.

D’autres l’on dit avant moi, rien de nouveau.

Alors comme le gallicanisme n’a pas prévalu, comme la révocation de l’Édit de Nantes a provoqué exil et conversions, comme le Concordat a remplacé la Constitution civile du clergé, comme énarques et polytechniciens ont remplacé ducs et baronnets, comme les Français aiment au-delà du raisonnable le rendez-vous présidentiel, quelles sont nos chances de changer les mœurs de nos hommes politiques, en allant plus loin que la seule et trop facile exclusion des délinquants et des tricheurs, juste disposer d’hommes et de femmes politiques aussi intègres et droits que possibles, psychorigides même, moitié moine-soldat, moitié pasteur méthodiste, des Français ordinaires qui ne se sentent pas un droit de tirage sur la République supérieur au nôtre, nous modestes mortels ?

Faibles.

En tout cas à court terme.

C’est un changement profond, une révolution des comportements et des mentalités qu’il nous faut engager. Et j’insiste NOUS. Car en réalité les comportements de certains hommes politiques sont le reflet de notre société. Nos comportements ne sont guère plus rigoureux que ceux de nos dirigeants : petits mensonges à la CAF ou aux impôts, au contrôleur de la SNCF (« de toute façon tout le monde triche »), demande de dérogations à la carte scolaire (« mon petit trésor ne va tout de même pas aller à l’école avec ces sauvageons ») courrier à un parlementaire pour une place en crèche, énième visite chez le médecin («et mettez un petit anti-dépresseur docteur », « pas le générique s’il vous plaît », « je crois qu’il me faudrait un arrêt maladie »)… Je parlais des conseillers affaires réservées mais qui remplit de doléances leurs cahiers  ?

Sans parler des efforts de réforme que l’on ne cesse de réclamer aux autres mais bien sûr surtout pas à soi. Les médecins sont contre la capitation et pour la liberté d’installation alors que ce sont des quasi-fonctionnaires, les profs sont contre le raccourcissement des vacances d’été, tout le monde pense que le TGV coûte cher mais qu’une gare à 50km de son trou paumé est indispensable pour l’économie mondiale, que décidément il y a trop de fonctionnaires mais bon dieu pourquoi n’y-a-t-il qu’une infirmière dans ce service !? Les cadres pensent que l’on doit absolument renoncer aux 35 heures pour la compétitivité de l’économie et regarderont sur opodo les petites destinations sympas pour les ponts de mai transformés en viaduc de Millau par les RTT qu’il faut bien sûr conserver.

Nous commettons tous des petites atteintes à l’éthique que nous ne cessons de réclamer aux autres. Nous vivons sur une somme d’avantages plus ou moins importants auxquels nous sommes attachés, certains tout à fait légaux mais pas forcément légitimes, d’autres obtenus par de menus arrangements avec notre conscience (ou par absence momentanée de celle-ci).

La première étape du changement de la société, c’est de se changer soi-même. C’est très pratique car on en a permanence l’objet de cet ouvrage sous la main.

Mais comme je pense que ce changement doit commencer par le haut, je vous ferai moi aussi demain (ou plus tard hein) ma petite liste de propositions.

Publicités
Cet article a été publié dans Non classé. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Plus d’éthique – Première partie

  1. nordistitudinal dit :

    « moitié moine-soldat, moitié pasteur méthodiste » : tu vas pas nous faire de la thatcherolatrie dis moi ? 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s