Quand les mots n’ont plus de sens

Quand les mots n’ont plus de sens,

quand les élites utilisent un vocabulaire toujours plus vulgaire ou violent,

quand chacun se prend comme référence auto-centrée de l’autorité et de la morale,

quand l’école et les savoirs sont affaiblis,

quand la polémique permanente tient lieu de débat,

quand on n’accepte plus l’autre comme citoyen mais qu’on le voit comme un adversaire à disqualifier pour ce qu’il est avant d’avoir écouté ses idées,

quand le désaccord est vu comme une déclaration de guerre idéologique,

les manifestations pathologiques de la société,

fussent-elles psychiatriques et isolées, le fait de groupuscules coutumiers de la violence, le cri de désespoir de groupes sociologiques sur le déclin,

seront plus fréquentes, plus violentes et plus dangereuses.

Alors,

on espère que,

bientôt,

très vite,

quelques-uns trouveront les mots pour parler aux Français et repriser un tissu social dévasté.

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Méritocratie, mobilité sociale et mondialisation.

Il y a 10 ans, j’étais élève aux Ponts et Chaussées. Un conflit opposait la direction des études et les élèves. À cette occasion, j’avais écrit un texte qui expliquait en quoi ce conflit était une conséquence de la mondialisation. Je retombe dessus aujourd’hui alors que je mettais un peu d’ordre dans des papiers.

Je vous en livre un extrait, tel quel, sur la méritocratie et la mobilité sociale. À quelques maladresses ou répétitions près, je n’en changerais pas une ligne. C’est peut-être le signe qu’à 20 ans, j’étais déjà vieux. J’ajouterais sans doute un passage sur la haute fonction publique, nourri de mon expérience professionnelle dans les cabinets, son monopole, son manque d’innovation et la capture de son régulateur.

Ce texte date du 19 novembre 2002.

« Il faut mesurer à quel point [la réforme des enseignements alors en cours aux Ponts] remet en cause une caractéristique majeure, mais à mon sens accessoire et détestable, du système des grandes écoles françaises à laquelle certains d’entre-nous sont particulièrement attachés sans comprendre qu’un tel attachement est mortel à l’heure de la mondialisation.

C’est la défense de cette caractéristique qui fournit à mon sens, une première moitié d’explication au conflit DE-élèves de l’année dernière. Cette caractéristique, c’est celle qui veut que le concours d’entrée à l’école nous marque définitivement et indiscutablement du sceau de l’intelligence nous exonérant par la suite de tout effort : à l’école bien sûr, mais aussi pour partir à l’étranger, les universités étrangères devant reconnaître l’excellence de notre recrutement, et également sur le marché du travail où nous serions capables d’occuper n’importe quel poste puisque brillants et vifs que nous sommes, nous nous formerions sur le tas, indépendamment de nos études antérieures que nous pourrions donc mener à notre guise. Ce raisonnement est affligeant et erroné, la marque imprimée par le concours n’étant ni définitive ni indiscutable.

Affligeant parce que cela entérine le fait qu’avant 20 ans, on puisse classer les gens et déterminer quelle carrière ils méritent de faire et revient donc purement et simplement à affirmer que les classes sociales peu représentées dans nos écoles le méritent finalement bien. C’est ignorer que lorsque l’on vit des situations familialement, socialement, économiquement difficiles, la valeur peut attendre le nombre des années pour se révéler. Accepter que nos situations soient fixées, sans appel ni recours possible, par des concours aussi pertinents soient-ils à un moment donné, relève en fait d’un racisme social d’une violence inouïe qui ne laisserait aux moins privilégiés que la perspective d’une assistance bienveillante de notre part et ignore l’impact de l’expérience et de la confrontation au réel sur les capacités de chacun.

La Révolution française a aboli les privilèges de l’aristocratie d’Ancien Régime. Au sens premier du terme, privilège n’a aucune connotation péjorative, il s’agit simplement d’accorder un droit spécial, par exemple celui de ne pas travailler, à une caste chargée d’un devoir spécial, celui de faire la guerre et de mourir pour défendre la population. C’est quand la contrepartie à ce droit dérogatoire est moins justifiée, lorsque la caste en question jouit sans contrainte de son oisiveté à côté d’une classe laborieuse qui ne perçoit donc plus la justification initiale du privilège que la situation devient pré-révolutionnaire. Dans quelle mesure nos soirées où l’alcool coule à flots au frais des entreprises et du contribuable (n’est-ce pas lui qui paie les bâtiments et l’électricité ?) ne sont pas celles d’une classe décadente et versaillaise ? Je sais que la comparaison est forte mais la mécanique est exactement la même.

L’affreux libéral que je suis ? Sans doute, c’est vrai que je suis libéral mais Marx ne dit pas autre chose. Pour lui, l’État est un instrument de pouvoir de la classe privilégiée sur les classes laborieuses. Oui, me direz-vous, ouvrons plutôt nos écoles, démocratisons l’accès aux études, re-républicanisons l’enseignement primaire et secondaire. Mais redresser notre machine éducative en donnant véritablement sa chance à chacun sera insuffisant pour remettre en route l’ascenseur social si l’on bloque la société à 20 ans, c’est d’un darwinisme social inacceptable. L’Éducation Nationale n’est qu’un élément de l’ascenseur social. Pour qu’il fonctionne véritablement, il faut aussi que la société soit plus mobile, que les places à la date t soient attribuées en fonction des mérites à la date t-1 et pas en fonction de ce que l’on fait juste après le bac.

Alors à quand la Révolution, demandez-vous ? Mais, ne la voyez-vous pas déjà ? Ne l’avez-vous pas vue le 21 avril ? Oui, le 21 avril ! Il s’explique selon moi en partie par la perception qu’ont les « petits et les sans-grade » que leur horizon est de rester petits et sans-grade et, à tort ou à raison, que l’élite médiatique, culturelle, économique, syndicale ou politique s’en accommode fort bien. Je ne cherche pas par là à exonérer de leur responsabilité ceux qui ont pris un bulletin Le Pen avant de voter mais nous, qui bénéficions et avons bénéficié plus que d’autres de l’Éducation Nationale et de l’Enseignement supérieur et qui sommes parfaitement intégrés au système, nous devons êtres interpellés personnellement par cette expression anti-système.

Une autre révolution est en marche, souvent non démocratique, potentiellement dangereuse et génératrice d’inégalités mais qui met en lumière le caractère erroné du raisonnement que je dénonçais plus haut. En effet, la mondialisation néo-libérale met à mal les positions dominantes, les rentes de situation, pousse à l’efficacité et remue ceux qui ont des esquarres à force d’immobilisme. Pour nous, elle se traduira de manière très pratique de deux façons : à court terme dans nos études, et à plus long terme dans notre carrière. Écoutez ceux d’entre-nous, vos amis, qui partent à l’étranger en stage ou en troisième année. Outre le fait que, vu d’ailleurs, la différence X, Ponts, École d’Ingénieurs du Bas-Poitou septentrional est infime, nombreux sont ceux qui se retrouvent en cours avec d’autres Français issus d’une multitude d’écoles que nous aurions crû d’un niveau inférieur. Et cela se verra dans le déroulement de notre carrière. Prenons un exemple. Il y a 20 ou 30 ans, en rentrant dans le Corps des Ponts on pouvait raisonnablement nourrir l’espoir de devenir président d’une grande entreprise nationale ou au moins d’être en compétition avec ses seuls camarades d’école. Mais aujourd’hui, tout est différent : les hiérarchies issues des concours et des écoles ne sont plus respectées. Un corpsard, le jour où il passera dans le privé, sera en concurrence avec des Allemands, des Hongrois, des Singapouriens, pire, un ancien camarade sorti moins bien de l’X mais passé par le MIT ou Stanford plutôt que Champs-sur-Marne ou même un diplômé de l’ESC de la communauté de communes du plateau du Haut-Languedoc mais dont la détermination et le dynamisme auront compensé l’absence de lauriers prestigieux.

Certains lecteurs de ces lignes verront là de bonnes raisons, dans l’hypothèse où ce serait possible, de s’opposer à la mondialisation ou au moins à la mondialisation libérale. Quel manque de confiance envers le génie français ! Enfin, nos intelligences seraient à ce point particulières qu’elles ne s’exprimeraient que dans un système bloquant, bloqué ? Dire qu’il faut travailler à présent, que rien n’est acquis sous prétexte de concours réussi à la sortie de l’adolescence ne veut pas dire que nous serons moins forts. Au contraire, si nous réussissions sans forcer notre talent, l’avenir ne peut que nous sourire dès lors que nous en ferons l’effort. J’irais même plus loin, une société déverrouillée démultiplierait la créativité et laisserait s’exprimer des intelligences jusque là muselées par la sclérose collective.

Je crois profondément à l’idéal républicain, à la méritocratie. C’est grâce à cela que mes parents s’en sont sortis, sans le bac. Mon père est devenu à 35 ans directeur d’hôpital alors qu’il travaillait dans les conditions humainement très difficiles de la restauration. Ma mère est devenue à 49 ans infirmière après 4 ans de galère et de RMI. Et cet idéal républicain réclame évidemment une Éducation Nationale forte mais aussi une société débloquée, mobile, réactive. La mondialisation nous impose de la bâtir : ce n’est pas une contrainte, c’est une chance. »

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Plus d’éthique – Première partie

Depuis quelques années, j’ai baptisé théorie du rabot, la façon dont la vie démocratique progresse vers toujours davantage de rigueur et d’éthique. Nous procédons régulièrement à des rabots sur les mauvaises habitudes de certains responsables publics. Si le niveau absolu du scandale est un peu plus faible à chaque fois, il provoque un émoi constant voire croissant car le dernier scandale en date est la couche extérieure de la planche à raboter et les Français sont las de devoir sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier.

Une amie d’une cinquantaine d’années m’a raconté un jour comment le chauffeur de son grand-père ministre du Général de Gaulle venait la chercher à la sortie de l’école le vendredi soir, l’emmenait à Villacoublay, la mettait dans un avion de la République qui l’emmenait passer le week-end avec ses grands-parents dans la circonscription d’élection du grand-père.

Aucun doute que ce comportement ferait aujourd’hui immédiatement la une des journaux et entraînerait la démission du ministre en question avant l’atterrissage de l’avion.

Fausses factures dans les années 1980, emplois fictifs dans les années 1990, logement de fonction trop grand, cigares, fraude fiscale individuelle, existence d’un conflit d’intérêts dans les années 2000, le niveau objectif de malignité diminue mais les Français sont sans cesse plus exigeants et c’est absolument normal. Bientôt, on s’attaquera à l’existence dans les cabinets ministériels de conseillers « affaires réservés », parfois nommés avec ce titre au JO (O comme officiel et que vous avez le droit de lire Mesdames et Messieurs les journalistes) et dont tout le monde sait bien qu’ils sont là à des fins purement clientélistes, payés par un ministère aux frais de l’ensemble des contribuables pour faire avancer les petits problèmes individuels des électeurs du territoire d’origine du ministre.

Nous pourrons nous lamenter sur le manque de rigidité et d’éthique dans un pays à la culture catholique, où la splendeur et le décorum sont aux yeux du pouvoir des conditions nécessaires de son autorité. La République a parfaitement pris le relais de la Monarchie, avec d’autant plus de légitimité que le pouvoir trouve son origine dans le peuple plutôt que le droit divin. Conservons les excès pour peu qu’ils nous soient reconnus par le suffrage. La majesté de la Cinquième République plaçant la réalité de la direction du gouvernement dans les mains du Chef de l’État, élu qui plus est au suffrage universel direct, n’a fait qu’amplifier ce phénomène.

Bref, nous ne sommes pas en terre calviniste, la fonction symbolique du Chef de la Nation n’est pas assumée par des êtres mis à part par leurs origines ancestrales ou la vacuité de leur tâche effective, l’oligarchie méritocratique ou élective a remplacé l’aristocratie héréditaire.

D’autres l’on dit avant moi, rien de nouveau.

Alors comme le gallicanisme n’a pas prévalu, comme la révocation de l’Édit de Nantes a provoqué exil et conversions, comme le Concordat a remplacé la Constitution civile du clergé, comme énarques et polytechniciens ont remplacé ducs et baronnets, comme les Français aiment au-delà du raisonnable le rendez-vous présidentiel, quelles sont nos chances de changer les mœurs de nos hommes politiques, en allant plus loin que la seule et trop facile exclusion des délinquants et des tricheurs, juste disposer d’hommes et de femmes politiques aussi intègres et droits que possibles, psychorigides même, moitié moine-soldat, moitié pasteur méthodiste, des Français ordinaires qui ne se sentent pas un droit de tirage sur la République supérieur au nôtre, nous modestes mortels ?

Faibles.

En tout cas à court terme.

C’est un changement profond, une révolution des comportements et des mentalités qu’il nous faut engager. Et j’insiste NOUS. Car en réalité les comportements de certains hommes politiques sont le reflet de notre société. Nos comportements ne sont guère plus rigoureux que ceux de nos dirigeants : petits mensonges à la CAF ou aux impôts, au contrôleur de la SNCF (« de toute façon tout le monde triche »), demande de dérogations à la carte scolaire (« mon petit trésor ne va tout de même pas aller à l’école avec ces sauvageons ») courrier à un parlementaire pour une place en crèche, énième visite chez le médecin («et mettez un petit anti-dépresseur docteur », « pas le générique s’il vous plaît », « je crois qu’il me faudrait un arrêt maladie »)… Je parlais des conseillers affaires réservées mais qui remplit de doléances leurs cahiers  ?

Sans parler des efforts de réforme que l’on ne cesse de réclamer aux autres mais bien sûr surtout pas à soi. Les médecins sont contre la capitation et pour la liberté d’installation alors que ce sont des quasi-fonctionnaires, les profs sont contre le raccourcissement des vacances d’été, tout le monde pense que le TGV coûte cher mais qu’une gare à 50km de son trou paumé est indispensable pour l’économie mondiale, que décidément il y a trop de fonctionnaires mais bon dieu pourquoi n’y-a-t-il qu’une infirmière dans ce service !? Les cadres pensent que l’on doit absolument renoncer aux 35 heures pour la compétitivité de l’économie et regarderont sur opodo les petites destinations sympas pour les ponts de mai transformés en viaduc de Millau par les RTT qu’il faut bien sûr conserver.

Nous commettons tous des petites atteintes à l’éthique que nous ne cessons de réclamer aux autres. Nous vivons sur une somme d’avantages plus ou moins importants auxquels nous sommes attachés, certains tout à fait légaux mais pas forcément légitimes, d’autres obtenus par de menus arrangements avec notre conscience (ou par absence momentanée de celle-ci).

La première étape du changement de la société, c’est de se changer soi-même. C’est très pratique car on en a permanence l’objet de cet ouvrage sous la main.

Mais comme je pense que ce changement doit commencer par le haut, je vous ferai moi aussi demain (ou plus tard hein) ma petite liste de propositions.

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Devant les hommes et devant l’Histoire

Aujourd’hui, ce sont des pages d’Histoire que les députes vont écrire. Favorables ou défavorables au Mariage pour Tous, chacun de leurs mots sera porté au compte-rendu des débats. Dans 10 ans, dans 20 ans, dans 100 ans, des étudiants, des historiens, des citoyens reliront ces échanges. Ils s’amuseront des « mouvements sur les bancs de l’opposition », imagineront la tête rougie par la colère d’un député de droite qui s’exclame « c’est faux » et dont eux savent que 10 ans plus tard il pleurait d’émotion quand son fils et son compagnon lui annoncèrent l’adoption d’une petite-fille. Ils iront lire la liste des votes « pour », la liste des votes « contre » et analyseront les carrières brisées d’hommes talentueux mais pusillanimes face à des militants hystérisés par la défaite à la présidentielle, tétanisés par les analyses d’un politologue venu de l’extrême-droite et qui avaient choisi un vote stratégique plutôt qu’un vote de conviction.

Aujourd’hui, demain et encore pendant de longs mois, dans la cour de récréation, dans les salles de classe, de jeunes adolescents se feront traiter de « pédé », de « tapette », de « sale gouine », parfois jusque dans leurs propres familles. Ces jeunes, dont certains n’entendent jamais une parole positive, le message que la représentation nationale, et à travers elle la société, leur envoie, c’est celui de la dignité. C’est peut-être la première fois qu’ils l’entendront depuis leur naissance, c’est peut-être la seule fois qu’ils l’entendront avant l’âge adulte. « La relation qui un jour t’unira à quelqu’un, fût-il du même sexe, nous lui accordons la même dignité qu’à une relation entre personnes de sexes différents, nous la désignons par le même mot, mariage». Les députés ont dans leur main un pouvoir, grâce aux mots qu’ils emploieront, avec le texte qu’ils voteront, ils ont le pouvoir d’aider cet adolescent, cette adolescente à affronter les injures et les coups.

Mesdames et Messieurs les députés, à ce jeune, à cette jeune, donnez-lui la force de relever le front. Dites-lui aujourd’hui, dites-lui pour toujours, dites-lui dans la loi, dites-lui devant les hommes et devant l’Histoire, « tu ne vaux pas moins qu’un autre ».

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Vague

Ce n’est pas évident tous les jours d’être engagé en politique. On doit assumer des décisions qu’on ne partage pas toujours tout à fait. On essaie de dire que oui, il y a une place à droite pour une voix/voie à la fois libérale et progressiste et de la faire vivre modestement, à son échelle de petit scarabée. On veut croire que le parti unique de la droite est une organisation plus rationnelle de l’espace politique même si elle est parfois douloureuse pour les modérés. On travaille dans l’ombre en plus de son activité professionnelle à la définition de nouvelles idées pour de grands hommes ou de grandes femmes dont on espère qu’ils les reprendront à leur compte, un jour, pour faire en sorte qu’en France on soit un peu plus heureux, riche ou civilisé. On se confronte à l’incrédulité de l’extérieur, à la concurrence de l’intérieur, à une forme de violence, symbolique au moins. Et quand quelques-uns de ces hommes dont vous vous évertuez à dire qu’ils peuvent changer le cours des choses, qu’ils consacrent avec une forme d’abnégation leur vie à l’amélioration de la vie des Français, décident de prendre un objet qui ne leur appartient pas, qui est un peu un bout de vous et de vos espoirs, même quand, sans naïveté, vous en connaissez les limites et les défauts, de le remuer en tout sens et de le briser par ego, par convenance, par ambition, par idéalisme peut-être mais qu’importe, vous êtes envahi d’une vague de tristesse, de dépit, de dégoût.

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Quelques réflexions à l’issue de la primaire socialiste

L’enjeu du fair-play

Il ne fallait pas se rater, ne pas tout gâcher en quelques minutes. Faire une dskite. Vous savez, cette erreur d’une poignée de secondes qui fait chavirer un navire faisant une course parfaite.

Les socialistes avaient une tâche dimanche soir : mettre en scène vite et bien le rassemblement derrière la personnalité désignée.

En 2012, ils savent que la Présidence peut tomber, leur revenir enfin, 17 ans après le départ de François Mitterrand. Et avec, les douceurs du pouvoir qu’ils n’ont plus connues depuis 10 ans et le 21 avril 2002. Malgré les rivalités, les détestations parfois, les exaspérations souvent, chacun sent bien qu’il détient une petite partie de la clé du succès pour peu qu’il adopte un comportement responsable, fair-play, élégant.

De toute façon, même si cette « archaïque » de Martine ou ce représentant de la « gauche molle » de François gagne, ce sera un candidat sérieux. Comprenez : pas une illuminée intuitive mais brouillonne pour ne pas dire idiote comme Ségolène. Bref, cette fois-ci le PS peut gagner, ils le savent. S’il faut filer la présidence à un autre, un beau maroquin est à espérer pour tous.

Et puis, ils seront plusieurs à l’avouer, même s’ils reconnaissent à Nicolas Sarkozy de nombreuses qualités, il ne les tétanise pas comme en 2007. À l’époque, certains de leurs amis technocrates ou chefs d’entreprises formés avec eux dans les cabinets ministériels de gauche, certains journalistes même n’hésitaient guère à avouer un vote de deuxième tour, voire de premier, pour cet homme à l’image d’inlassable réformateur. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy est abimé par cinq années de pouvoir et les polémiques sur la sécurité et l’immigration ont ramené au bercail socialiste les brebis égarées.

Tout le microcosme socialiste et de la gauche raisonnable veut la victoire, tous ont dit à leurs leaders de ne pas « déconner ». Alors ceux-là ne déconnent pas.

Cela a commencé par les ralliements pour le second tour de la primaire. Que Valls et Baylet, se rallient à Hollande, cela semble naturel à tout le monde. Depuis l’émergence des partis marxistes dans les années 1920, les radicaux n’ont plus de radical que le nom. Quant à Valls, il est pour ainsi dire de droite. Montebourg et Royal se sont eux aussi ralliés, dans des termes choisis et mesurés certes, mais non équivoques et surtout contre toute logique idéologique. Montebourg, le démondialisateur, le dernier avatar en date de l’anti-pensée unique, vote pour François Hollande, ce Raymond Barre de gauche, qui partage avec le Premier Ministre de Valéry Giscard d’Estaing d’avoir enseigné l’économie à l’IEP de Paris, temple du raisonnable à la française. Le choix de la candidate de 2007 et du député de Saône-et-Loire est de préserver le candidat potentiel en lui assurant une victoire nette au second tour, éviter le cauchemar du Congrès de Reims, la situation floridienne et les recomptages qui s’éternisent.

La primaire ne résout que la question du leadership

Ce que les socialistes ne disent pas, c’est qu’en agissant ainsi, ils sont en train de profondément changer leur doctrine institutionnelle et renforcent encore la personnalisation de la Vème République. Plutôt que de choisir le candidat qui leur convient intellectuellement, idéologiquement, les socialistes, leaders comme électeurs de la primaire, ont choisi celui dont ils croient (mais comment en être sûrs 6 mois avant ?) qu’il est le plus capable de remporter le second tour de l’élection présidentielle. Ils respectent en cela le vieil axiome politique qui veut que l’élection présidentielle se gagne au centre. La gauche molle serait plus capable d’attirer les centristes que la dame des 35 heures. Pourtant, par deux fois, à chacune des deux élections présidentielles précédentes, cet axiome a été réfuté. En 2002, Lionel Jospin a été éliminé dès le 1er tour parce qu’il n’avait pas réussi à éviter l’éclatement de sa majorité plurielle en de multiples candidatures. En 2007, Nicolas Sarkozy a remporté une large victoire, dans une élection marquée par une forte participation, après une campagne incontestablement à droite et sans le moindre mot aimable pour François Bayrou et ses 18 % inattendus. Le choix de la primaire repose donc sur un pari incertain plutôt que sur une adhésion politique. Qu’en penseront en avril les électeurs potentiels de Jean-Luc Mélenchon et d’Eva Joly ?

Les vieux parlementaristes du Parti Socialiste, les partisans d’une VIème république primo-ministérielle, ces militants du collectif plutôt que de l’homme providentiel ont choisi un homme : 1- rejeté par son parti en 2008, 2- contre sa dirigeante actuelle, 3- sur sa capacité personnelle à remporter l’élection, 4- suivant un processus importé du régime présidentiel américain plutôt que des démocraties parlementaires européennes.

Vous allez me citer l’exemple de l’Italie, je vous vois venir ! Parlons-en alors. Il y a eu trois élections primaires en Italie, en 2005, 2007 et 2009. Elles réunissaient l’ensemble de la gauche et du centre-gauche italiens. Il y eut respectivement 4,3 millions, 3,5 millions puis 3 millions d’électeurs contre 2,8 millions à la primaire socialiste française. Une seule à ce jour, la première, fut couronnée de succès aux élections générales, avec la victoire de l’Union en 2006 et le retour de Romano Prodi au poste de Premier ministre. L’exemple est parlant car l’élection primaire et l’union incontestable derrière une personnalité n’ont nullement garanti l’unité idéologique et politique de la majorité de Prodi. Il fut défait par un vote de défiance dès 2008. Walter Veltroni désigné par la primaire de 2007 ne parvint pas à convaincre les électeurs italiens aux élections anticipées qui suivirent. Un processus de primaire pourtant plus large tant par le nombre de partis concernés que d’électeurs mobilisés n’a donc toujours pas permis à la gauche italienne de construire une coalition durable et crédible aux yeux des Italiens, même face à un leader aussi contesté que Silvio Berlusconi.

Aucun de ces arguments n’a prévalu. Il faut dire que le Parti socialiste disposait précédemment d’un processus de sélection archaïque et particulièrement inefficace : le Congrès, ses motions et ses courants ! Les Congrès socialistes ne sont qu’une longue suite de querelles picrocholines (Rennes en 1990, Reims en 2008), de consensus mous insipides (Le Mans en 2005) ou de coups de barre à gauche irréalistes (Liévin en 1994 au moment où il fallait pourtant convaincre Delors de se présenter…). Les deux leaders socialistes qui ont dirigé le pays, François Mitterrand et Lionel Jospin n’ont pas emporté leur désignation par le biais d’un Congrès. L’un s’est imposé comme un leader naturel, l’autre par son score au 1er tour de 1995 après une primaire fermée et improvisée pour pallier la défection de Jacques Delors.

Ainsi l’appel au suffrage universel direct apparaît-il davantage comme un moyen de sortir de la crise de leadership, de dépassement de procédures anciennes que comme un outil d’approfondissement démocratique, malgré tous les arguments déployés ex post.

Martine Aubry a joué sa partition avec talent dimanche soir. Les électeurs ont fait d’elle la perdante. Il lui revenait d’adresser avec diligence tous les signes de l’élégance et de l’unité, ce qu’elle a remarquablement fait. Les socialistes ont désormais un leader, incontestable, incontesté. François Hollande ne m’a personnellement impressionné à aucun moment de la campagne. Il est venu au Club Bourbon où j’ai été très surpris par la platitude des idées qu’il avançait. Je m’étais permis de lui dire que tout ce qu’il disait était dans tous les programmes politiques depuis 30 ans. Ces prestations lors des débats m’ont semblé creuses, mais peut-être était-ce dû à une stratégie de favori des sondages. D’ailleurs, aucun candidat n’a suscité en moi d’effet « Waouh, on va galérer face à celui-là/celle-là, il/elle est trop brillant(e) ». Dimanche, j’ai écouté la première intervention de candidat désigné par François Hollande et je le reconnais, je l’ai trouvée remarquable. Mais la primaire ne résout que la question du leadership et laisse pendants les autres non-dits de la gauche. Là où un chef de l’opposition européen dispose de quatre ou cinq ans pour bâtir un programme, François Hollande n’a que quelques semaines pour consolider le consternant projet socialiste, l’aligner sur des hypothèses de croissance plus crédibles et le réconcilier avec ses ajouts personnels (qu’adviendra-t-il du très contesté contrat de génération ?). La question des alliances reste ouverte : quelle capacité d’influence pour les Verts sur le programme et les investitures ? Comment choisir entre Mélenchon et Bayrou dont on ignore tant les intentions que le poids dans l’opinion ?

La bataille va bientôt commencer. Je reste un sarkozyste enthousiaste et convaincu.

La bataille va bientôt commencer. Je m’en réjouis. Je continue de penser que le programme socialiste est mauvais pour la France, que mon champion est le seul – je pèse mes mots – le seul non seulement désireux mais surtout capable de réformer la France.

La réforme fiscale que nous annoncent les socialistes, et même si je peux en partager quelques considérations techniques, se soldera par une augmentation des prélèvements obligatoires de 50 milliards d’euros. On ne peut tout simplement prélever une telle somme sur les seuls « riches », grandes entreprises assoiffées de licenciements « boursiers » et autres spéculateurs honnis. Tout le monde y passera, y compris dans la classe moyenne inférieure. Et encore cette évaluation à 50 milliards dépend-elle de la capacité des socialistes à maintenir par ailleurs la croissance des dépenses publiques à des taux faibles. Sinon il faudra dépasser cette somme pour respecter les objectifs de déficit public.

Sans être partisan d’un État minimaliste, il me semble que 1- le taux de prélèvements obligatoires en France est trop élevé et étouffe la croissance et la création d’emplois 2- que même à taux de PO constant, l’État au sens large (administrations nationales, locales, de sécurité sociale) n’en donne pas pour leur argent aux Français. On peut faire mieux avec autant et on ferait mieux de faire avec moins. Il faut donc continuer les réformes. Et en France, les réformateurs ça ne court pas les rues. On en a un, un seul, et c’est Nicolas Sarkozy.

Il me semble en outre que le bilan du Président de la République est tout simplement remarquable. Évidemment, l’écart entre le programme de 2007 (dont je suis un fan absolu) et la réalité des réformes est non nul. Un Président n’est pas un dictateur. Il y a un parlement, une administration, des partenaires sociaux, dont la dynamique participe du contenu des réformes. Il n’en demeure pas moins que l’on n’avait jamais fait autant de réformes en France et qu’elles étaient attendues depuis fort longtemps (parfois à droite comme à gauche) : service garanti dans les transports, autonomie des universités, baisse du nombre de fonctionnaires, réforme de la représentativité syndicale, réforme des régimes spéciaux, réforme des retraites, fusion ANPE/UNEDIC, fusion comptabilité publique/trésor public, activation des minimas sociaux avec le RSA, sanctuarisation des investissements avec le Grand emprunt, allégement du mille-feuilles administratif avec la réforme des collectivités locales, suppression de la taxe professionnelle, etc. Quelles que soient les coquetteries des élus de droite ou les hypocrisies des élus de gauche, depuis 20 ans, ils avaient tous fait campagne sur ces réformes tout en se lamentant une fois élus, au bistrot du coin et sur les marchés, de leur propre impuissance à les mettre en œuvre.

Enfin, face à la crise, le Président s’est montré un vrai leader international capable de trouver des solutions originales et rapides même si la prise de décision multilatérale ralentit la capacité d’action.

Oh, je ne suis pas aveugle ou déconnecté de la « vraie » vie, ma famille est dans la vie réelle et je suis le seul à évoluer dans le microcosme. Je sais que les Français souffrent de la crise, que le chômage ne baisse pas, que le pouvoir d’achat n’augmente pas assez vite et que tout cela empêche ce qui serait une juste évaluation du bilan. Je me borne à vous dire ma conviction tout en ayant conscience de la difficulté à la faire partager dans ce contexte.

La primaire socialiste interpelle ma famille politique

Par ailleurs, la primaire socialiste interpelle ma famille politique sur le mode de désignation de son leader dans la perspective de 2017.

Je ne suis pas un partisan inconditionnel du suffrage direct. D’une part, la démocratie représentative est une invention humaine qui permet que l’omniscience ne soit pas une condition de la citoyenneté. D’autre part, le suffrage direct n’est pas spontanément démocratique. Les votations helvétiques laissent parfois s’exprimer le pire des populismes. Les propositions californiennes sont l’une des causes du blocage politique de cet état américain. L’élection du Parlement européen au suffrage universel direct depuis 30 ans n’a rien fait pour faire émerger une démocratie européenne et bien peu pour rapprocher l’Europe des citoyens.

L’élection au suffrage universel direct du Président de la République en France a permis en revanche, au-delà de la présidence du fondateur de la Cinquième, de discipliner le système de partis et d’éviter le retour de l’instabilité de la Quatrième. Il s’agit d’un bien précieux qui a permis de faire fonctionner dans notre pays une démocratie parlementaire à l’européenne même si le chef de l’exécutif est élu lors d’un scrutin distinct de celui qui désigne sa majorité.

La désignation selon un vote préalable du candidat d’un parti est en un sens un hommage du vice, la partitocratie, à la vertu, la république gaullienne, le symbole de la modernité définitive de la Vème République qui a discipliné les partis au point qu’ils se sont pleinement emparés de son scrutin fondateur. À droite, depuis la démission de Jacques Chirac de Matignon en 1976 et sa conquête du RPR, les partis sont de toute façon conçus comme des écuries présidentielles. Par ailleurs, quand elle survient, la division de ma famille politique cause bien souvent sa défaite. Dès lors, s’il faut se présenter unis dès le premier tour de l’élection présidentielle et par conséquent résoudre les querelles de personnes et idéologiques (qui sont quand même parfois les mêmes) autant le faire suivant un processus démocratique, ouvert, transparent et intéressant le maximum de Français plutôt que par des manœuvres d’appareil. Donc oui à l’élection primaire !

La question est selon moi de savoir comment déconnecter ce choix de la pure démocratie d’opinion et éviter que le processus ne désigne le favori des sondages quelques mois avant l’élection. Ainsi, mon cœur de balladurien saigne de le reconnaître, s’il avait fallu désigner un candidat de droite au cours d’une primaire en septembre 1994, Édouard Balladur aurait été désigné sans coup férir pour maximiser les chances de gagner en mai 1995. Or c’était en réalité Jacques Chirac dont le message était le plus en adéquation avec la société française. En outre, on voit bien les problèmes de réconciliation tardive entre un candidat et son parti à travers la campagne de Ségolène Royal en 2007 (et en creux par la mise en scène réussie d’hier soir à Solférino) et au contraire la force que Nicolas Sarkozy a tiré de son leadership de l’UMP acquis très tôt dans le quinquennat et officialisé en 2004. D’ailleurs, en Europe, les leaders de l’opposition sont désignés dans la foulée de la défaite à une élection générale et construisent ainsi patiemment un programme et une équipe tout en représentant une alternative permanente au pouvoir en place.

Si l’on regarde la primaire socialiste, on s’aperçoit aussi de quelques surprises par rapport aux sondages : la faiblesse de Ségolène Royal et Manuel Valls ou la force d’Arnaud Montebourg. Peut-être que s’ils avaient connu cette photographie de l’opinion, les électeurs de la primaire auraient-ils été davantage décomplexés. Arnaud Montebourg aurait pu faire un score supérieur et nous aurions peut-être eu un autre second tour. Ce processus d’aller-retour entre l’électeur individuel et le résultat du vote de l’ensemble permet de connaître l’état des forces en présence plus précisément et justement qu’un sondage et d’avoir ainsi un débat à mon sens plus fondamental et intellectuel. C’était d’ailleurs le sens de la proposition initiale d’Arnaud Montebourg qui voulait un processus à l’américaine avec des primaires par région et une grande convention de réconciliation. Finalement, le parti socialiste a retenu une mécanique à l’européenne (un suffrage organisé sur une journée) mais avec un timing américain (quelques mois à peine avant l’élection). Il me semble qu’une procédure plus précoce, au moins 3 ans avant l’élection pour laisser du temps de préparation au nouveau leader est indispensable. Cette désignation pourrait éventuellement prendre une forme américaine, avec des tests successifs (votes régionaux ou scrutins indicatifs façon straw poll) afin de s’éloigner des sondages, imparfaits par nature.

Bon, je n’écris pas souvent, mais quand j’écris vous avez de la lecture. Et si vous avez lu jusqu’ici, bravo et merci à vous !

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Sir – a Letter to the Economist

N.B. : ce post était initialement un (long) tweet en réponse au compte The Economist, c’est pour cela qu’il est en anglais.  The Economist en a publié un extrait dans son numéro du 25 septembre 2010.

I’m an avid reader of your newspaper and subscriber since college. I’m also a policy advisor in the equivalent of the CRD of the ruling UMP Party. Your leader on my country and my president is interesting. As always, you invite us to face reality and be bold reformists.

Not only are you harsh in your criticism but also partially unfair and inconsistent with past leaders. Don’t forget Sarkozy’s achievement so far, an achievement you praised in the past.

But the cover you chose will annihilate any hope you could have to wake up the French debate. Any columnist, any opponent of the president will use it to poke fun at him. They will take it as evidence that this presidency has lowered the standing of France abroad. Unfortunately, your cover does exactly that.

I already hear Martine Aubry saying, “This week, The Economist, not the most left-wing newspaper in the world, poked fun at Nicolas Sarkozy.” Even if you class them as “palaeolithic”, socialists will take advantage of the image you chose.

In the end, your message that France is not reformist enough will not be heard. You have weakened our country’s ability to reform, you have increased the chances for the Parti Socialiste in the 2012 elections and you have increased the odds of success for Ms Aubry, who introduced the 35-hour working-week law.

Is that really what you wanted ?

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